Van Gogh

Lorsqu’on observe le climat de certaines œuvres de Van Gogh, ces champs fermés de quelques bosquets plongés dans la hauteur des blés, derrière eux, la présence familière d’étendues ponctuées d’arbres, un chemin semé d’herbes folles, l’azur encombré de nuages, nous somme confondus, à l’instar de certains passages de La Recherche, à ces espaces de campagne comme si le temps les avait laissé sommeiller dans un souvenir. Fortuitement, comme les pavés de l’hôtel de Guermantes pour le narrateur, ces paysages nous ramènent non pas à Venise mais à l’étendue des champs, barrée dans leur lointain par la lisière des bois où jadis nous nous promenions. Et ce n’est pas tant ces lieux-là qui nous parlent, bien qu’ils soient à l’origine de cette évocation, mais plutôt le sentiment qui nous retient, captif pour un instant, dans une image. C’est le sentiment à la fois confus et insistant d’être allé là. L’image qui servit de prétexte à Van Gogh tient son pouvoir de séduction à la persistance de son pouvoir d’évocation. Un pouvoir qui, comme tout ce qui s’attache à l’émotion et gravite autour d’elle, trouve vraisemblablement son origine dans la lointaine enfance. Sa dernière œuvre, œuvre tragique s’il en fût, Le champ de blé aux corbeaux est précisément un champ dont Vincent aurait été en quête toute sa brève vie, tel une sorte de « Rose Bud », depuis ses visions du Brabant et ses mangeurs de pommes de terre, ses études d’après Millet, la lumière d’Arles et ses hallucinants déploiements de volutes, jusqu’à Auvers-sur-Oise où un jour de lucidité irrépressible, il rencontre le dernier champ de sa trajectoire périlleuse. Touchant alors de près le spleen émergeant des lieux de son enfance, qu’il tenta d’étayer ici et là de commentaires, de convictions aussi éphémères que définitives, et où parfois, pour apaiser sa raison, il s’attache à quelque théorie sur la couleur, pour que finalement, revenant toujours à ce pétrissage douloureux de l’accablante nature, il trouve le point de rencontre inéluctable entre une œuvre et la fragile frontière qui la sépare de la mort. Un champ de blé et des corbeaux ont dû lui souffler cette funeste comptine mais de la façon la plus aride qui soit, sans la grandeur dont Villon les parait. Ces noirs corbeaux n’étaient pas délicieux.

Champ de blé à Auvers-sur-Oise

« Champ de blé à Auvers-sur-Oise », Vincent Van Gogh, 1890

Nous avons été sensibles et attachés à certains paysages. Avec le temps, ils ont pris place dans notre mémoire, sans raison particulière. Leur nombre et leur variété, lorsqu’on part à leur recherche, se déroulent en un cortège continu de chemins, de haies, de cimes d’arbres en perspectives forestières, orées de bois, fonds de jardin… Une roseraie en Normandie, un mur bas tout en fortes pierres surplombant un herbage ; une allée de hêtres graves et ombreux et son pivert sonore quelque part dans la forêt… autant d’images enchâssées dans leur écrin de temps, qui nous attachent à Van Gogh, à cette errance dans l’espace par touches aussi ardentes que fébriles. Si la nature prolonge dans les images qu’elle recèle les innombrables facettes de notre être, chacune des œuvres que contient l’histoire de l’art, apparaît comme un fragment de nous-même, comme une objectivation de ces sphères d’irréalité dont nous sommes les rêveurs éveillés.