Trajectoires

Nous verrons comment concentrer l’objet de notre observation non plus dans sa globalité telle que notre modèle s’est mainte fois présenté à notre attention, mais en observant la façon dont nous pourrions, par des circulations, comprendre ses gestes, ses postures, l’agencement de ses formes, les lignes qui en marquent les contours comme les circulations internes. Cette image est là pour préciser les circuits empruntés par quelques trajectoires parmi d’autres. Comme il est montré, partant d’un point, celles-ci vont s’arrêter sur un point donné pour reprendre ailleurs. Dans leur parcours, elles devront être observées comme des déplacements passant tantôt à proximité d’un précédent trajet ou le croisant, prenant appui sur l’un d’eux pour se diriger vers un autre et ainsi de suite. C’est de cette façon que pourraient être lues les lignes qui « dessinent » le corps de notre modèle. Cette lecture d’une forme, débarrassée de tout affecte puisqu’en l’occurrence il nous faut considérer notre modèle non plus dans son humanité mais dans le seul assemblage des lignes qui le résument en un objet purement plastique. Ce qui pour autant n’occulte en rien l’échange sensible que nous saurions avoir avec les lignes qui le composent.

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Notes de cours

Ces parcours peuvent commencer où bon nous semble, sans emprunter les « passages obligés » d’une tendance presque instinctive, qui irait de la tête aux pieds, mais bien sur un point ou une succession de points qui échappent à toute logique de construction À l’image du déploiement d’un réseau qui, par la seule orientation de ses parcours et leur juxtaposition, va s’imposer à notre observation. Une fois encore, nous appuyant sur cette démonstration, il est opportun d’en préciser les mécanismes et le rôle qu’ils jouent dans le déplacement du sens que nous prêtons aux choses lorsque nous les observons. Substituer à la complexité des branches qui forment un arbre la circulation d’un réseau de lignes, aux nuances que dévoile la lumière, quelques plages sombres, à la transparence du cristal, quelques traits acérés, par exemple, c’est nous détacher de l’artifice des choses telles qu’elles sont imaginées davantage que précisément observées, les défaire, en quelque sorte, de leur charge émotive pour ne considérer que l’objectivité de leur dessin dans l’espace, constitué comme une juxtaposition de pleins et de vides.

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Ces lignes fléchées, on l’aura compris, indiquent les trajectoires que pourrait suivre notre regard

À ce propos, et pour reprendre ce qui vient d’être dit, il est utile de rappeler ici combien nous devons nous détacher de l’aspect « charnel » de notre modèle, de sa réalité présente sous nos yeux et plutôt que de suivre le dessin de son « profil », de son « nez », de ses « seins », de son « ventre », sans justement les nommer, de ne lire qu’un déploiement de lignes qui partant d’un point pour en rejoindre un autre, maintient ainsi notre attention sur un registre qui nous distance de sa présence pour ne considérer qu’un assemblage.

Ajoutons que ces parcours tracés ici sur un support photographique, ne font que souligner les formes d’une image. En revanche l’espace, sa profondeur et ses dimensions nous confondent à nos difficultés d’appréciation. Chargée d’une ambiguïté qui domine notre appréhension des choses, quand bien même nous cherchons à en atténuer le relief*, ce que nous observons dans l’espace laisserait encore à notre estimation la marge « d’erreurs » que notre subjectivité nous impose. Et puisqu’il s’agit de trajectoires et de parcours, il est fort probable, alors que nous les traçons, que ces distances entre elles, soient quelque peu modifiées. Et bien que nous procédions avec méthode, les éventuels écarts qui ne manqueraient pas de se produire nous invitent à dire que notre regard n’est pas et ne sera jamais objectif et que par conséquent il nous faut admettre qu’un dessin ne peut être qu’une agrégation de compromis entre ce que nous projetons et ce que nous obtenons.

« Depuis notre enfance nous apprenons à regarder et à penser en même temps. Mais lorsque nous cessons de penser, tout devient abstrait » — Ellsworth Kelly.

Nous reprenons la citation d’Ellsworth Kelly pour préciser à nouveau que le regard, cessant de penser ne ferait que montrer « simplement les choses ». Ce serait alors tout simplement les voir, et parce que nous tenons un moyen de les décrypter, les comprendre intimement. Les dessins qui suivent en sont la démonstration.

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Dessin d’Andréa

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Dessin d’élève. Cours à l’école des Arts Décoratifs

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Dessin Philippe Caron

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Schéma des trajectoires qui se sont succédées l’une après l’autre pour construire le précédent dessin.

Les trois dessins présentés ici, comme la plupart, pour ne pas dire la totalité de ceux que nous réalisons, relèvent de ces assemblages de compromis, lesquels dans leurs échanges parviennent à l’harmonie. Très rarement celle que nous cherchons mais une autre, souvent visible bien après que nous ayons oublié notre travail.