Le plan et la ligne
1. Le plan et la ligne
Le plan. Ou un espace contenant un certain nombre d’objets, choisis pour leurs différences plastiques, leur matériau et leurs dimensions. Contrairement à la façon dont ils se présentent dans une nature morte, ceux-ci ont été disposés sans ordre particulier, ni intention de composition, seulement répartis sur un plan. Cette disposition étant ainsi libre du choix de chacun pour trouver l’assemblage qui lui conviendra.
La ligne circulant dans l’espace de ce plan, dessinant par ses contours chacun des éléments y figurant ainsi que leurs rapports entre eux Nous pourrions aussi observer cet ensemble comme un réseau parcourant le plan et le subdivisant en autant de plages juxtaposées l’une à l’autre. 1
Notre regard sur les choses en général ne suit pas nécessairement un parcours conscient et ordonné, « organisé » mais le plus souvent, laissée au gré d’un regard qui sans objet particulier, reste livré à sa constante instabilité. Cette appréhension subjective des choses, qui ne ferait qu’accompagner le regard tel que nous le pratiquons généralement et qui consiste à regarder sans voir, est celle d’une conduite qu’on pourrait qualifiée « d’innée », répondant aux nécessités instinctives de se mouvoir et de se situer dans l’espace. Il existe à partir de cela une infinité de spécialisations de la vue, liée à l’éducation de l’observation, sur autant d’objets que nos activités et leur diversité l’exigent. Citons à titre d’exemples, parmi toutes les formes de spécialisation pour lesquelles l’appréciation visuelle et ses nuances sont déterminantes, le tailleur de pierre, le radiologue, l’astronome, le chromiste.
S’agissant du dessin et de ce travail d’interprétation qui consiste à transposer les éléments observés en un langage graphique, la difficulté aurait partie liée avec un malentendu ou sinon une ambiguïté. S’il y a un art de l’observation chez le médecin, qui relèverait un tant soit peu de la subjectivité, celui de l’artiste par l’origine de son entreprise, reste pour l’essentiel, totalement dépendant de sa subjectivité, comme des moyens qu’il met en œuvre pour en exprimer les manifestations.
Les exemples présentés ici, à leur transposition graphique ont associé les moyens pratiques, trait dense et tendu d’un fusain, lignes ténues de mine de plomb, exécutés à main levée ou à l’aide d’une règle. Ces jeux graphiques, susceptibles de traduire la qualité plastique des objets, leur caractère, ainsi que leur présence dans l’espace, introduit un concept, déjà mainte fois énoncé qui avec la pratique et le temps devrait pouvoir s’imposer : « Traduire la nature des choses en natures de dessin ». 2


A noter que les dessins qui figurent ici à titre d’exemple, ont été réalisés par des élèves qui bien qu’ayant déjà quelques années d’apprentissage de l’observation, n’avaient jamais pratiqué le dessin associé à un tel projet. La qualité comme l’inventivité de ces nuances disent la sensibilité comme la richesse toute contenue des moyens dont ils disposaient. La matière, des objets, la lumière qui les baigne ainsi que la profondeur dans laquelle ils se trouvent, sont exposés avec la maîtrise à la fois du regard qui les comprend et du tracé qui les exprime. Ajoutons que ces travaux réalisés à la manufacture des Gobelins par des élèves déjà familiarisés avec les nombreuses questions que posent la transposition d’une œuvre peinte en points de tissage, l’ont été par des yeux avertis, des esprits familiarisés avec cette appréciation de la forme, bien que son interprétation évolue ici dans un registre formel et esthétique totalement différent.
2. Des objets aux images
Les nuances du trait et ses différentes qualités de tracé, auront été ici mis à profit dans l’interprétation d’une œuvre. Le dessin là aussi s’inspire du caractère plastique, non plus d’objets posés dans l’espace mais de figures peintes ; une crucifixion de Jérôme Bosch et une nature morte de Paul Cézanne.


C’est avant tout le parti pris de cette « copie » attaché à la fois à l’architecture et aux plans qui composent ces œuvres, que nous devons l’originalité de ces dessins, mais également à l’interprétation graphique qui aura tenté de lire à travers ces nuances formelles, ce qui se joue dans cette scène et ses protagonistes, autant pour l’expression des visages que la symbolique des vêtements. Par le seul travail du trait, épousant au plus près les valeurs et les contrastes distribués dans ces peintures, ces dessins à leur façon, tiennent leur originalité d’une compréhension sensible et intuitive des formes. Ils produisent également un travail de copie d’une sensibilité qui confine à l’originalité d’une création à part entière. C’est en effet par la compréhension de la forme et l’étendue de ses variations, des contrastes les plus nets aux passages les plus fins, que les auteures de ces dessins, pour Jérôme Bosch comme pour Cézanne, ont parcouru ces nuances d’un œil tout aussi intuitif qu’objectif.

