Le cadrage

« Depuis l’enfance on est habitué à voir et à penser en même temps. Mais je crois que si l’on cesse de penser et qu’on regarde simplement les choses avec ses yeux, tout devient abstrait. » — Ellsworth Kelly

Par un cadrage sur le modèle que nous observons, nous nous attacherons à limiter notre regard à une partie ou un fragment. Ce qui, en l’occurrence, ne pourrait que mieux suggérer ce qui reste invisible, hors du champ de ce cadrage.

Quelle que soit la façon dont nous dessinons ou maitrisons les moyens dont nous disposons, il importe, avant tout, d’obtenir de ce cadrage et du dessin ainsi exécuté, ce qu’il recèle par son pouvoir de suggestion.

Il reste qu’à partir de ce plan isolé, notre observation sera nécessairement limitée à quelques éléments. À eux seuls, ils traduiront d’autant mieux ce que nous observons que leurs rapports de proportion, seront justes. Il nous faut alors considérer attentivement les différents espaces inscrits dans ce cadre et la façon dont ils s’imbriquent l’un dans l’autre par les lignes qui les constituent, selon leur longueur et leur sinuosité. La question des proportions si communément exposée sans qu’il en soit dit davantage, prend ici toute sa pertinence puisque c’est précisément grâce à la justesse des rapports d’espaces entre eux que ce champ de lecture pourra être d’autant mieux compris.

Cette forme d’observation réduite, transposée dans un dessin comportant un minimum d’éléments, suppose, en effet, des rapports de proportions d’autant plus justes que leur nombre sera limité.

Ce champ restreint nous invite aussi à comprendre de façon plus attentive la disposition des formes et leur relation dans l’espace, ce qu’elles signifient et jusque dans leur extrême limitation, ce qu’elles laissent encore comprendre.

1

Également et pour compléter la formule d’E. Kelly, regarder simplement les choses avec ses yeux, implique précisément de supprimer toute référence à leur égard et comme il a déjà été mentionné dans ce recueil, de ne pas nommer les choses. Ne pas nommer les choses et ne les regarder qu’avec ses yeux les libère de leur réalité. S’agissant d’un « modèle vivant » mais tout autant d’un objet. Les rendre abstrait, consisterait à ne plus lire un nez, des épaules, des seins, une chaise, une table mais des lignes droites, courbes, longues ou courtes.

La relation que nous entretenons avec ce que nous voyons, nous engage dans un rapport d’identification qui le plus souvent nous incite à « penser » les choses plutôt qu’à les comprendre dans leur forme. Alors qu’il nous faudrait constamment nous abstraire de leur réalité et de son apparence afin de nous distancer de ce que nous observons, nous persistons à voir un œil, une bouche, un bras, une bicyclette etc. Sans objet particulier cette présence nommée ne fait qu’opacifier notre intention primitive qui consisterait à en comprendre le dessin. Traduire la nature des choses ne peut se faire qu’à la condition de substituer à nos impressions des arguments précis, tels que des trajectoires par exemple, leurs dispositions et leur circulation, leur sinuosité et leur tension ou encore des formes et leur texture dans leur traduction graphique. Pour reprendre la formule d’Ellsworth Kelly : « … si l’on cesse de penser et qu’on regarde simplement les choses avec les yeux, tout devient abstrait ».

Pour mieux nous situer dans la perspective d’en faire le dessin, il ne faudrait plus nommer les choses mais seulement les observer comme des espaces, des réseaux, des connexions, des formes sans qualificatif particulier et nous abstraire de la relation affective qui habituellement les cautionne.

2

3

Dessins de l'auteur

Ces constructions, dans les dessins qui suivent, réalisés au fusain, au pinceau, et au crayon, sont la traduction de cette forme d’observation. Indépendamment des solutions qu’elles présentent, toutes sont parvenues à cet échange entre ce qui est supposé et ce qu’il en est montré, entre ce qui subsiste de ce qui a disparu.

4

Dessin de M., Manufacture des Gobelins

5

Dessins réalisés par une élève de 1ère année à l’Ensad

Ces dessins nous montrent également combien par leurs variations ils ont révélé la personnalité de l’auteur et ce d’autant que les principes en auront été imposés.