Le monotype
Le monotype a recours à différentes techniques de transfert ou d’impression pour obtenir une épreuve unique du dessin à reproduire. Le monotype offre l’intérêt paradoxal d’un résultat obtenu sans voir. Lorsque nous dessinons, dès le premier point posé, la première ligne tracée, nous sommes conscient d’une situation sans appel, même si toutes les modifications, corrections et repentirs restent possibles. Le monotype ne s’annonce pas, ne se présente pas. Il n’est que surprise.
Sur une feuille de papier pliée en deux — exemple ci-dessous — la forme peinte à gauche sera, par simple pression, transférée à droite avec tous les aléas provoqués par ce report. Ceux-ci ne dépendant que de la quantité de peinture déposée, l’estampe obtenue n’enregistrera que partiellement l’action du pinceau, en l’occurrence son mouvement et plus précisément sa trace.

Par ses résultats imprévisibles, le monotype offre, associé à la liberté de l’action qui de cette façon est différée, toute la fraîcheur de la surprise. En effet nous sommes d’autant plus libres de l’exécution du dessin à estamper que ce n’est pas de lui que nous cherchons à obtenir satisfaction mais de son double hypothétique. Il faut nous arrêter ici sur un aspect fondateur de l’action que nous avons à mener lorsque nous cherchons par l’échange complexe entre la vue, la mémoire, l’outil et le geste à créer une image. Autant d’interférences qui s’imposent et s’interposent entre ce que nous cherchons à produire et ce qu’il en advient. Autrement dit nos capacités à être à la fois acteur et spectateur. Le monotype ipso facto abolit cet enchevêtrement sensible du faire et son devenir. En effet le dessin/matrice qui sera exécuté afin d’être reproduit étant considéré comme un moyen et non une fin, sera souvent chargé de qualités plastiques involontaires et de ce fait éventuellement tout aussi intéressant sinon davantage que son contre-type.
Ces monotypes ont été réalisés avec de la couleur acrylique mélangée à un retardateur afin de prolonger le temps d’exécution, l’impression ou la qualité de l’empreinte étant dépendante de sa viscosité.

Ce monotype de Degas a été réalisé sur plaque de métal, à la brosse et à l’encre grasse. Médium souple et stable, lent à sécher, il permet un travail fin et nuancé. Degas allait jusqu’à tirer trois épreuves sur presse, d’un même dessin avant qu’il ne s’effaçât complètement. Le dessin peint à la brosse laisse nettement voir ses traces et par endroits les nuances obtenues vraisemblablement à l’aide des doigts ou d’un chiffon pour certains retraits plus francs comme les globes lumineux qui se reflètent dans le miroir. Cependant l’effet de surprise restera le même, le dessin, autant matière que tracé était imprévisible quant à son rendu final, avant qu’il ne soit imprimé.
Cette œuvre de Degas nous invite à faire une parenthèse à propos de ses capacités de notation, sa grande mémoire, son art de manier les signes. Cette scène de maison close quand bien même elle eut été notée « sur le motif » n’a pu être réalisée sur place, faute du matériel nécessaire comme une presse par exemple. Cette scène fut donc restituée de mémoire, improvisée à partir du maniement des outils, de l’appréciation du pinceau déposant son encre, l’étirant, la tamponnant, estompant du bout des doigts un dos, une chevelure...

Monotype en deux couleurs superposées, exécuté sur une plaque de linoléum ovale, enduite d’encre grasse. La forme du corps inscrite dans l’ovale est obtenue au moyen d’un cache (forme verte et blanche) posé directement sur la couche d’encre, l’obstruant ainsi pour n’imprimer que cette forme en ocre rouge dans laquelle ont été dessinées, avec une pointe de bois les quelques lignes qui indiquent le nombril, la forme du ventre, l’amorce d’une cuisse. Après une première impression, une seconde, de vert transparent —ce qui par superposition vient brunir l’ocre rouge, et verdir le dessin des lignes— dans lequel sont ménagées, selon le même procédé de cache, les formes blanches.

La modeste beauté de ce dessin tient à cette fragilité de palimpseste que donne l’empreinte et les nuances dont elle anime le tracé.

C’est de l’altération qu’émane le charme du monotype, des vides à l’apparence d’inachevés, distribués dans le mouvement. Ce qui nous laisse deviner la forme plus qu’elle ne la décrit.
Il se dégage de l’ensemble un aspect d’instantané qui tient son caractère de l’empreinte et de son procédé. En effet le tracé de ces formes fait au pinceau reste avant tout l’empreinte du geste et de la trace qu’il a laissée. Quand bien même plusieurs opérations se seraient succédées, le résultat reste l’expression de la conjonction du hasard et de l’intention. Le monotype présente cette rare opportunité de pouvoir travailler avec le hasard ; dimension qui le plus souvent nous échappe bien qu’elle accompagne continuellement notre action, alors que par ce moyen, le hasard est par le procédé même, implicite et conduit.