Le dessin inachevé

Si l’origine de l’œuvre inachevée a pu être confondue à des circonstances fortuites, abandon ou suspension d’un projet en voie d’élaboration, recherches, essais, il n’en reste pas moins que ces œuvres, loin d’être considérées comme des accidents ou encore des vestiges négligeables, auront été reconnues par l’histoire au point de les qualifier.

Michel-Ange

Michel-Ange

Il est vrai que le « non finito » fut attribué à Michel Ange. Sculpture ébauchée dont la partie élaborée, « finie », émerge d’un bloc à peine dégrossi, laissant, selon la belle formule, « la forme sommeiller dans le marbre ». Si Michel Ange a pu abandonner, même momentanément, pour des raisons techniques, financières ou pratiques certaines de ses œuvres en voie d’accomplissement ; c’est aussi à dessein qu’il eut recours à cette mise en attente. Les esclaves « inachevés » destinés au tombeau de Jules II, ne disent-ils pas leur condition ainsi « emprisonnés » dans le marbre. Qu’elles qu’aient été leurs postures, la dramatisation de leurs gestes, si Michel ange avait achevé son œuvre, ces esclaves auraient-ils pu atteindre un tel pouvoir d’expression ?

Rembrandt

Rembrandt

Certaines gravures de Rembrandt, dont les épreuves tirées vraisemblablement à différents stades de leur réalisation, seraient de parfaits exemples de cette mise en suspens du processus de création. L’histoire de l’art, s’agissant de peintures ou de dessins, est jalonnée d’œuvres, qui appartiennent à ce qui peu à peu s’affirmera comme un genre, une forme en soi, dont Picasso par exemple, mais aussi François Clouet ou encore Jean Dominique Ingres, pour ne citer qu’eux, ont maintes fois fait usage de façon intentionnée.

Cette proposition s’inscrit tout particulièrement dans l’exercice du dessin, son principe portant en lui cette possibilité rare d’un double sens et d’un double jeu où dans un même dessin sont associées différentes étapes de travail, laissées volontairement visibles.
Quelles que soient les possibilités de l’auteur, par ce jeu de confrontation, son dessin ne peut être alors qu’une démonstration. Autrement dit, les qualités graphiques de son travail, quelles qu’elles soient, résident alors dans le fait d’avoir déplacé le sens esthétique pour le mener sur un autre plan et le situer avant tout dans cette coexistence « achevé, inachevé ». À nouveau doit être évoqué le concept qui contribue à différer l’action du dessin et la difficulté à la maîtriser, subjugué que nous sommes par ce que son déroulement s’impose à la vue et en cela nous distrait de son objet et son passage à travers un mur de fer invisible, pour reprendre la formule de Van Gogh.

Michel Ange par cet artifice qu’il ne conçu que pour lui même, ne prolongeait-il pas indéfiniment dans l’inachèvement, la promesse énoncée ? Cette perfection de la forme en partie menée à son terme, émergeant de sa gangue que la marque du ciseau aura laissée à vif, trouve dans la sculpture toute l’éloquence du mouvement. La forme qui « sommeille dans la marbre » n’attend, suspendu dans le temps, que son réveil. Cette fixité qu’elle nous impose alors ne serait être autre que celle du temps arrêté, l’œuvre se faisant attendre. Peut-être davantage que la présence d’une démonstration esthétique, ce serait aussi l’appréhension du temps que Michel Ange abandonna au « non finito ».

La formule laisse intactes les promesses de son art, lui laisse aussi disposer du plaisir de différer un idéal jamais atteint, promis ainsi à l’infini. Ces esclaves, pour participer du même stratagème auront été, inachevés, laissés emprisonnés dans le bloc d’où ils émergent, étant de la sorte la traduction à la fois littérale, esthétique et plastique de leur condition.

Les formes que toute sculpture inscrit dans la pierre, le plâtre, le marbre, le bronze, la terre ou le bois, que la peinture traduit par la couleur, le dessin, l’occupation de l’espace et la composition, auront, selon l’évolution des sociétés qui les ont produites, retrouvé et reprit des figures semblables, des gestes comparables autour desquelles se seront élaborées les symboliques qui témoigneraient de leur temps. Et lorsque Matisse peint à son tour une odalisque il ne fait, pour mieux exprimer l’originalité de son art, que reprendre un thème né avec l’orientalisme et ses figures obligées. Ainsi le dessin inachevé serait à la fois dans son postula technique et ce à quoi il se réfère, une parfaite figure de style.

Dessin de Fiona Ulonati, élève à la manufacture des Gobelins

Dessin de Fiona, élève à la manufacture des Gobelins

Comme à chacune des variations exposées dans ce recueil, bien que le modèle vivant tienne un rôle de premier plan, ce sujet peut être tout à fait réalisable à partir des objets d’une nature morte ou des éléments qui composent un paysage.
Le dessin sera donc abordé par une esquisse légère, qui à un certain point de son développement se précisera jusqu’à se transformer en une étude précise et détaillée. Le dessin qui précède nous montre ces deux extrêmes associés dans un même mouvement où la partie esquissée loin de témoigner d’une mise en place hâtive et spontanée, a été patiemment et savamment élaborée, réduite à sa plus grande économie, mettant en valeur le travail de modelé, lui même obéissant à la maîtrise de ses propres moyens, par un dosage et une distribution des nuances, affirmant ainsi la tension comme la direction que l’auteure a voulu donner à ce dessin, réussissant parfaitement à nous faire partager la dualité graphique qui le mène.

Dessin de Sophie, élève à la manufacture des Gobelins.

Dessin de Sophie, élève à la manufacture des Gobelins.

Le dessin, ci-dessus de facture plus alerte procède de façon continument spontanée, tel un pétrissage, l’action revenant sur elle-même pour se préciser et affirmer, sous forme de réaux décisifs, ce qui se manifestaient dès les premières traces de fusain.

Portrait de Bonaparte par jacques Louis David

Portrait de Bonaparte par Jacques-Louis David

Ce portrait de David, bien qu’ayant les caractéristiques de l’œuvre inachevée le sera en effet faute d’autres séances de pose que Bonaparte n’eut jamais le temps de lui accorder. Ici ce qui est laissé en suspens ne le sera pas à dessein mais par défaut. L’esquisse, bien que succincte, reste de piètre facture et ne fait que souligner celle d’une peinture pour certains de ses aspects, platement académique.

Jonathan, élève à l’école des arts décoratifs.

Dessin de Jonathan, élève à l’École des Arts Décoratifs.

Cette troisième version, à l’inverse des précédentes a développé cet écart sur la seule partie médiane de son exécution. L’apparente désinvolture de l’exécution, s’oppose au tracé tout d’aisance contenue du visage au turban, laissé à l’état d’ébauche, le crayonnage également montrant par endroit sa trame comme s’il voulait nous dire « je suis fait de ça… ».