L’arabesque

L’arabesque, motif décoratif d’inspiration florale, s’inscrit dans le mouvement et la sinuosité, sur une ligne continue qui par son pouvoir d’association des plans et des surfaces abolit la profondeur. Elle trompe l’œil de ses méandres pour mieux nous distraire de tout réalisme. Elle tend à différer la présence formelle de l’objet pour en traduire le sentiment ou plus exactement en privilégier le caractère purement pictural. L’arabesque, si l’on fait référence à ses origines, s’apparente à l’ornement dans un déploiement strictement décoratif de la ligne d’un motif. Issue de l’abstraction arabe, si cette conception de la forme évoque son rôle traditionnel, l’arabesque, aura connu au cours de l’histoire les nombreuses métamorphoses auxquelles nous pouvons faire référence. La ligne parcourant dans un mouvement continu, l’espace où elle s’inscrit aura orné la vaisselle, traversé la peinture, la tapisserie et l’écriture ; des enluminures Perses jusqu’aux dripping de Jackson Pollock. La ligne étant à comprendre ici comme le déploiement d’un motif plutôt que le tracé d’un dessin. Le rayonnement des mosaïques arabes, la danse de Matisse mais aussi la concertation des couleurs et la fluidité des formes chez Gauguin, les compositions de Kandinsky, nous laissent aussi le sentiment de ce mouvement immobile propre à l’arabesque.

Dessin de l'auteur

Dessin de l'auteur

Un dessin qui répondrait à cette figure de style, supposerait une lecture globale du modèle dont nous nous inspirons, traduit d’un geste qui aurait le pouvoir d’inscrire l’essentiel de ce que nous percevons non plus par fragments successifs mais dans un seul et même mouvement continu d’entrelacs. Cette transposition nous demande d’associer simultanément ce que nous observons au parti graphique qui le commande et dont, tout comme son geste, il dépend.

Cette simultanéité de l’action, celle d’observer et de transposer tout en même temps, ne peut s’opérer qu’intentionnellement. C’est le plus souvent, à l’aide de fragments, de plans juxtaposés que se construit un dessin, par des moyens qui s’inventent au fur et à mesure. Mais maîtriser l’action en vue d’un ordre particulier, comme celui qui vient d’être évoqué à propos de l’arabesque, suppose d’y introduire la conscience d’une qualité esthétique particulière. De nombreuses œuvres de Matisse, pour ne citer que lui, seraient à même de nous éclairer en cela qu’elles participent de cette formule qui tend à la synthèse.

Dessin d'Andrea

Dessin d'Andrea

Dessin d'Andrea

Dessin d'Andrea

Si nous nous référons aux exemples qui figurent ici, nous constatons pour l’un d’eux, que le décor participe de ce mouvement, associant sur un même plan à l’espace qui les contient, les formes d’une femme. Un vêtement déplié, les bras, le visage, la chevelure comme la profondeur réunis dans un seul et même déploiement de trajectoires entrelacées, à la fois séparés et pourtant unis par le rythme qui scande le dessin.

Dessin de l'auteur

Dessin de l'auteur

Cette continuité, cette constance du geste, telle que nous la pratiquons dans une sorte d’automatisme lorsque nous écrivons, par exemple, peut nous donner un point de comparaison pour l’exécution des jeux d’entrelacs qu’il nous faut concevoir.
Nous devons abandonner ici toute tentation à l’imitation, en inutiles vérifications de repères ou mesures visibles dans l’espace, soucieux des rapports d’exactitude que nous cherchons habituellement à résoudre, mais prendre le risque de laisser à la seule impulsion du geste qui, en quelque sorte, mimerait la forme observée pour exécuter notre dessin.

L’arabesque est avant tout l’expression d’un mouvement qui ne fait qu’évoquer une dynamique de la forme.

« La danse » de Matisse

Matisse, « La Danse »

« La Danse » de Matisse, illustre ce principe et la façon dont le dessin même des danseurs se distance de celle d’une représentation classique. Dans cette composition seul le jeu des courbes et des entrelacs, exploite le principe purement visuel de l’arabesque. Il faut y ajouter la vibration colorée que provoquent les oppositions rouge/bleu, bleu/vert, rouge/vert, concourant à la cinétique de l’ensemble.
Ces agencements, bien qu’ils n’aient pas été tracés spontanément, mais au terme de nombreuses recherches, n’en sont pas moins exemplaires des libertés prises à l’égard des conventions académiques.

Il faut retenir dans cet exemple, le passage d’une figuration classique à sa déconstruction, pour ne garder qu’une juxtaposition de fragments dont le déploiement onduleux afirme le caractère emblématique de cette ronde. Ce ne sont plus des danseurs qui sont représentés mais leur ronde qui est évoquée.

Que la transposition soit faite spontanément à l’instant même où le dessin se déploie sous notre plume, ou qu’il soit le fruit d’une élaboration réfléchie et calculée telle que «  La danse », la question reste entière quant au sujet. Celui-ci se développant autour du seul postulat esthétique que suscite l’arabesque.

Lorsque Matisse peint une odalisque, fait un portrait, illustre un poème, c’est comme le fit Bonnard avec Marthe, Picasso avec Gertrude Stein, Utrillo et ses paysages arides, Modigliani et ses portraits, pour ne citer qu’eux ; la rencontre intime avec la peinture,1 au delà de la présence réelle des choses.

Dessin d'Andréa

Dessin d'Andréa

Ici le jeu des formes en courbe, en angles et contrecourbes, emboîtées les unes aux autres, s’impose par les raccourcis d’une formule graphique à la fois brutale, fruste et sensuelle.

Dessin d'Andréa

Dessin d'Andréa

Dessin de l'auteur

Dessin de l'auteur

La chevelure, le dessin des bras, de la main, du dos, des fesses, sont associés dans un même mouvement graphique aux plis du voile qui accompagnent cette danseuse.

Dessin d’un élève de l’Ensad

Dessin d’un élève de l’Ensad

Ce beau dessin exploite le principe en associant chacun des éléments dans son tracé dense et fluide. Le modèle, le décor du fond, la transparence du tissu, comme des blocs à la fois séparés et solidaires d’un même élan.

Dessin de Clémence

Dessin de Clémence

Le mouvement qui anime ces deux dessins, par la façon dont s’associent les plans et les lignes, la circulation des plages de gris et de blanc, le rythme des motifs, les oppositions de densité entre le pointillé du tissu, qu’une distribution sommaire de formes apparente à des plis mais aussi à un décor, imposent leur rythme sur ce qu’il représente.
Avec celui, ci-dessous, c’est à l’association presque gestuelle des motifs du tissu au mouvement du corps que nous devons cette fascinante confusion entre le pur décor et la présence de cette femme lovée.

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Dessin de Marie

Dessin de l'auteur

Dessin de l'auteur

Dans ce dessin la circulation de la ligne est continue, un fragment suivant l’autre par longues séquences. La représentation émergeant davantage de sa gestuelle que d’un soucis de conformité au modèle


  1. « Je ne peins pas une femme, je peins un tableau » — H. Matisse