Impressions de musées
Chassériau ou la peinture de mémoire
Esquisse pour une descente de croix où l’on voit, si on en juge par leurs postures, des suppliants, des spectateurs en proie à une sorte d’émoi collectif. Personnages campés de quelques coups de pinceau dont le « naturel » est aussi convenu qu’un cliché. Clichés qui sauraient exprimer des sentiments, des émotions et des symboles, installés un à un dans la conscience commune, à la fois des spectateurs et des peintres qui les reprennent. La petite taille de l’esquisse – 17 sur 50 centimètres – eu égard au nombre important de personnages qu’elle contient, exécutés dans la facture hâtive d’un projet, confère à l’ensemble une aisance agissant là comme un pur jeu de signes où l’agilité l’emporte finalement sur la formule. Chassériau, au moins dans cette pochade aura frôlé la grâce.
Si les impressionnistes sont allés dehors c’est parce qu’ils étouffaient à l’intérieur. Ils étouffaient entre les quatre murs de l’académisme et de ses postures.


Avec une peinture qui se cherchait dans le quotidien et choisissait des thèmes hors de la symbolique et des grandes figures lyriques, les impressionnistes se tournaient vers l’humilité, la vie et ses instantanés les plus inattendus, sensibles à l’éphémère où le temps et les choses cherchaient alors à être saisies dans leur réalité. Mais ces recherches et leur affirmation comme toute invention, ne virent le jour que par étapes, entre grands moments et d’autres moins heureux.

Ainsi en 1868, Madame Gaudibert, pose pour Monet. Ce ne sera plus de face, tel que l’aurait exigé l’académie mais de profil, quelque part dans son salon comme si le peintre l’avait surprise dans son intimité. Bien que la volonté soit d’aller au plus juste dans le choix du sujet, et dans sa facture plus hâtive apte à suggérer la brièveté de l’instant, il n’en reste pas moins que la convention demeure.
Sortir la peinture de son carcan de conventions toutes à la gloire d’une représentation de convenances admises, afin d’aborder une autre idée des choses, celle qui par son instantanéité exprimerait l’art de voir pour livrer au spectateur le plaisir de le vivre, là se tenait la difficulté de l’entreprise. Mais de fait, ce qui s’est joué alors nous semble passablement ennuyeux. La cause, si elle était imputable à toute recherche serait également celle des moyens dont Monet ne dispose pas encore ; en attestent les quelques années qui séparent ce portrait, exécuté en 1868, d’Impressions de soleil levant, peint durant l’hiver 1872.
Madame Gaudibert dans sa robe de satin puce, un châle négligemment retenu d’une main, semble s’être arrêtée dans un mouvement de réajustement de sa manche. Un petit vase contenant deux modestes roses, une étole abandonnée sur le guéridon, le tout dans une lumière crue, un tapis peint à grands traits, campe une scène dont la banalité feinte réclamait, pour qu’elle soit picturalement à la hauteur de l’ambition, des moyens que Monet ne possède pas encore. La manière, le geste qui opèrent dans cet ensemble sont presque pénibles dans leur simplification qui se voudrait évidente, brossée à grands traits comme une pochade géante. La tradition, au fond, est encore là, omniprésente et gênante, engoncée dans la pratique du temps. Monet partagé entre les conventions d’un tel sujet et la volonté de rompre avec celles toutes picturales d’un genre, ne semble pas inspiré, sinon mal à l’aise.
Il y aurait quelque chose de monotone dans l’élaboration de ce tableau. Une lourdeur qui laisse à penser qu’il n’y avait pas là grande conviction. La facture, le geste, qui sont encore les indices les plus sûrs, trahissent l’auteur et nous le montre finalement attelé à une tâche qui le dépasse.

Quelques dix ans plus tôt, Degas, dans sa belle économie, à la main légère, à l’esprit vif, offre une peinture aussi inclassable qu’intemporelle, totalement juste, sans emphase, aussi délicate qu’un Clouet, avec l’humilité d’un Bonnard. Raffiné, élégant, presque désinvolte dans le maniement de sa brosse jusqu’à la sophistication. Cet autoportrait possède avec aisance, le langage pictural, qui bien avant Madame Gaudibert, laissait déjà loin derrière, Monet à sa besogne.